HOMO ex MACHINA

HOMO ex MACHINA

Tiré de la revue ESPACE sculpture, numéro 44, été 1998

Par Claude Paul Gauthier

Sur l'installation Romantisme Post-Moderne de Florent Veilleux au musée McCord

La création de Florent Veilleux s'élabore autour du concept de la récupération de matériaux et d'objets hétéroclites, et du détournement de sens qu'il en fait, non seulement par procédé d'assemblage signifiant (ex. : le collage, la superposition, etc.) mais aussi dans leur mise en scène cinétique par l'utilisation de procédés électromécaniques, incorporant outre le mouvement, la musique, la lumière, les sons et les odeurs.

Il faut dépasser les cadres d'interprétation formelle pour vraiment jouir de l'œuvre de Veilleux. Car il s'agit bien de jouissance: esthétique en premier lieu, bien que cela puisse ne pas être évident, compte tenu de la facture éclatée des œuvres (ou de l'ensemble de l'œuvre), philosophique, certes, par les questions qu'amènent ses propositions, et enfin ludique, car il s'agit d'un travail qu'on a envie de toucher, de palper, de s'approprier manuellement comme lorsque on est enfant. Mais attention Florent Veilleux est un anarchiste qui propose un univers consciemment disloqué. Comme il le dit lui-même: "Une fois mises en situation, mes installations s'imposent d'elles-mêmes comme un regard critique et lucide porté sur notre société d'hyper- consommation, et (sur le) gaspillage effréné que cette boulimie entraîne

Son travail, bien qu'évidemment de facture « high-tech», en est un de question-nement. Celui-ci met en scène son installation, amalgame issu de la récupération de matériaux électroniques (filages, transistors, transducteurs, puces, et d'objets d'utilisation quotidienne, de façon à créer un univers baroque, foisonnant d'idées, un genre de cinéma tridimensionnel auquel le spectateur est invité à participer.

Romantisme Post-Moderne est une installation de forme triangulaire d'environ 45 m²  qui s'offre au visiteur, à prime abord, comme un ensemble époustouflant, surchargé. Mais, en s'approchant et en longeant l'installation, on constate que l'œuvre comporte une certaine logique de présentation se concrétisant par une quinzaine de "stations-sculptures" cinétiques, installations autonomes, parties intrinsèques de l'ensemble, qu'on est invité à activer en pressant un bouton, geste qui permet à chaque fois de déclencher une série de phénomènes. 

À l'entrée de la salle, au premier coin de la surface triangulaire, le visiteur est accueilli par un robot géant, sorte de clown de foire, le Latinus Rebutum, qui se met en action de lui-même grâce à un capteur de mouvement et qui récite des maximes philosophiques latines: le ton est donné, la visite peut commencer.

Prise isolément, chaque installation nous conduit dans un univers ludique et interactif où se côtoient humour caustique, réflexions politiques, questionnements esthétiques. De plus, par ses prolongements sonores, chaque sculpture interpelle les autres éléments de l'œuvre: les sons, les musiques, les voix se répondent, se mélangent, se fondent dans un tout auditif qui est en parfait accord avec les machines qui en sont la source. On est enveloppé par cette présence, mais encore faut-il se concentrer sur les détails proposés! En effet, chaque élément, par ses interactions mécanistes, est important et entraîne des conséquences conceptuelles propres aux systèmes proposés.

Toutes les "stations" portent un titre évocateur, à la fois poétique ou sarcastique. Ainsi, après Latinus Rebutum qui suggère le sens de la visite par une flèche clignotante digne des fêtes foraines, le visiteur arrive à l'œuvre Dépression nerveuse en formation qu'il met en action pour se retrouver ipso facto devant un univers virevoltant, avec des moments cinétiques qui sont nommés et donc mis en situation par des titres comme Destin du rêve américain où on voit un crâne en plastique mangeant un hamburger en plastique, tournoyant sur lui-même devant une loupe grossissante, ou Mannequin à tête chercheuse ou L'ouvre-fond de poubelle électromagnétique.

Continuant le parcours, on se retrouve devant des installations plus étranges les unes que les autres, dont La machine à secouer l'eau, admirable d'inutilité, ou certaines machines qui intègrent des systèmes vidéos en circuit fermé tels La jungle électro-magnétique des BGM où, par un judicieux couplage vidéo/diapos, on se retrouve transporté en Afrique ou alors Trilinguisme ancien où on assiste, de visu et sur écrans, à l'angoisse d'un petit bonhomme de plastique pris entre deux "godzillas" de papier mâché se battant sur des sons venant de la déclamation de textes en français avec leur traduction anglaise et inversée (rétro-injection-sonore). D'autres sont carrément drôles, tel ce Kiné Jazz Band avec son gorille guitariste et ses quatre tables tourne-disques- éléments chauffants de cuisinières.

Il y a aussi le Transformateur d'eau en vent, astucieux montage.qui, par un système hydromécanique, permet de rendre effective l'idée annoncée par le titre, concept qui n'aurait certes pas déplu à Marcel Duchamp. Car il y a chez Veilleux, sous certains aspects, une filiation directe avec les mouvements dadaïstes et surréalistes. 

Cependant, grâce aux apports technologiques et culturels multiples de Veilleux, on se retrouve avec une œuvre d'une grande modernité. On pense plutôt aux nouveaux réalistes français; par exemple, la rigueur mécanique et l'emphase ludique d'un Tinguely, la couleur éclatée et la poétique de Niki de Saint-Phalle.

Il y a eu aussi, entre-temps, les recherches liées à la performance et aux principes des réactions en chaîne d'objets (notamment les Suisses Fischelli et Weiss dont on a pu voir les travaux sur vidéo à Images du Futur, à Montréal). Compte tenu de ce contexte, il est quelque peu étrange que l'œuvre de Florent Veilleux soit considérée, jusqu'ici du moins, presque exclusivement sous l'angle de l'art populaire, l'art des "patenteux".

Il y a dans la facture et la singularité de sa recherche, l'appartenance au terroir, ce qu'admet l'artiste qui est aussi un communicateur et un animateur qui veut expliquer ses œuvres, les rendre accessibles. (Il a d'ailleurs organisé dans les locaux du Musée McCord des ateliers de recyclage inventif hebdomadaires avec les enfants, qui peuvent, à partir de leurs jouets ou de leurs objets familiers, participer à la création de Totem Cinétique, une sculpture géante luminocinétique).

Mais, il y a dans la création de Veilleux, un aspect qui transcende cette notion de territorialité, car l'artiste est profondément ancré dans les processus contemporains de réflexion artistique et ses travaux se veulent une réappropriation résiduelle et un détournement de signification des produits de haute technologie et des objets de

consommation quotidienne, pour arriver à un langage hautement sophistiqué mais facilement accessible tant par la forme que par le contenu. Il en résulte une œuvre puissante, d'inventivité excessive, conçue dans une surcharge de phénomènes absurdes, insolites et paradoxaux.

Florent Veilleux, Romantisme Post-Moderne, musée McCord,  Montréal du 23 octobre 1997 au 1er avril 1998 (en prolongation)

wordpress themesjoomla themes
2017  Florent Veilleux, Pataphysicien      * par Roy Hubler