Josée Blanchette - L'ATELIER DU PÈRE NOEL

Le Devoir, 23 décembre 1998

 

L'ATELIER DU PÈRE NOEL

Florent Veilleux est un inventeur au cerveau particulièrement prolifique qui carbure aux idées.

 Déchaînées, les bébelles du Père Noël attendent que minuit sonne pour suspendre leurs activités automates. L'inventeur profite des dernières heures pour assembler les morceaux épars de sa cacophonie luminocinétique. L'inutile en mouvance rafistolé par le jazzeur sonné d'un siècle fou.

Josée Blanchette

   "L'homme est un être de désir. Le travail ne peut qu'assouvir des besoins. Rares sont les privilégiés qui réussissent à satisfaire les seconds en répondant au premier. Ceux-là ne travaillent jamais." - Henri Laborit, Eloge de la fuite 

   Si vous m'aviez vu les yeux lorsqu'il m'a invitée à venir le visiter dans son atelier, ronds comme des billes, avides de curiosité. Je n'allais pas refuser pareille occasion, d'autant que Florent Veilleux est un inventeur au cerveau particulièrement prolifique qui carbure aux idées. Toutes les idées: les idées propres, les idées censurées, les idées fragmentées, les idéaux, les idées reçues, les idées molles, les idées creuses, les idées rares et les idées noires. Même les idées fixes ont une dernière chance de se décoincer dans son atelier.

   Pas une idée qu'il ne puisse recycler quelque part pour en faire ce qu'on appelle de l'art dans les salons, et des installations dans le jargon du métier. Les enfants disent aussi des patentes, un mot gosse dans l'imaginaire collectif québécois qui raconte mieux que tous les autres la drôlerie majeure et les symphonies mineures animant ces sculptures luminocinétiques, en lumière et en mouvement.

Ici, dans cet atelier souterrain de la rue Papineau, au bout d'un escalier de bois escarpé (baissez la tête, ça va cogner!), on trouve de fabuleuses inventions. Mécaniques à tuer le temps, elles répondent à des besoins qui n'existent pas: une machine à secouer l'eau ballotte un verre de droite et de gauche, une autre fait ouvrir un bouquet de fleurs en plastique qui aussitôt se fane sous notre nez. Rangées selon la nature de leur ADN, des balles dans une boîte, des engrenages dans une autre, des circuits électroniques, des articulations, de vieilles tables tournantes, des appareils électroménagers démontés, des haut-parleurs, des têtes de poupées, des moteurs, des objets dont l'existence utile se voit tout à coup promises à l'inutile légèreté de l'être dans une prochaine incarnation.

    Ici, dans le capharnaüm du Dr Frankenstein, on s'attend à voir des robots se diriger vers nous le cœur battant, à entendre parler les machines à coudre, à attraper les grilles pain au vol. Dans un coin, le patenteux démonte, dans un autre il entrepose, et finalement, une bonne partie de son atelier est réservée à l'assemblage et au reprisage d'idées.

   Des perceuses, des scies sauteuses, des fils électriques servent de guides au zigoneux. Peintures, vernis et pinceaux appliqueront un peu de couleur là où le temps a fini par délaver son œuvre.

   Nous sommes les enfants d'un siècle pressé de n'aller nulle part et chaque installation de Florent Veilleux en fait la brillante démonstration, soulignant tantôt l'absurdité, tantôt la bêtise, toujours l'orgie du gaspillage. 

   L'électronicien de 57 ans a étudié la philosophie à la Sorbonne, la biologie, le droit, la musique (il a endisqué une dizaine de fois en France et chanté aux côtés de Sacha Distel et d'Enrico Macias), la photographie, a produit des films sur l'art et publié un recueil de nouvelles aux éditions Québec-Amérique.

  Un bohème, un survenant, un artiste complet, Florent Veilleux s'amuse follement, avec les mots, avec les concepts, avec le son, la lumière, tout en travaillant à mouvoir la matière. Émule du sculpteur Jean Tinguely - qui réalisa notamment des machines à dessiner et à peindre capables de produire des œuvres apparentées à l'art abstrait -, l'inventeur, originaire de Saint-Clément, près de Rivière du Loup, ne conçoit pas l'art sans mouvement. "Le mouvement, c'est fascinant. Ça suscite la curiosité. Ça nous attire tout de suite." 

Issu d'une famille de 18 enfants, Florent Veilleux s'est fait complice de la créativité très tôt dans sa vie. Sans jouets, sans télévision à la maison, il fabriquait des voitures avec couvercles de boîtes de conserve et des boutons en guise de roues, sans se douter que son nom figurerait un jour dans le Livre mondial des inventions.

    L'année dernière, l'artiste inventeur était l'invité du Musée McCord avec son installation Romantisme postmoderne. Durant trois mois, il donnait des ateliers de création basés sur les objets de récupération et le mouvement. Le terrain vague du désir: "C'est le moment où l'on flâne, où l'on se cherche sans s'être véritablement perdu, où on ferait bien un bon ou un mauvais coup, où l'on s'ennuie un peu, où l'on va fouiller dans le grenier si on en a un, ou bien dans la chambre de débarras", raconte-t-il pour décrire cette expérience ludique.

   Au bout du terrain vague, tel Merlin l'enchanteur, Florent Veilleux tend le fil de fer et les circuits électroniques pour faire danser et vibrer le tout, pour créer un objet unique au monde. "Je ne leur apprends rien, je les laisse apprendre en surveillant et en les aidant à repartir lorsqu'ils tombent en panne. Je ne donne pas de cours, je ne fais pas la morale, je laisse l'enfant explorer, en toute liberté." Un anarchiste patenté, l'inventeur.

   "L'enfant qui observe une patente inutile demande à quoi ça sert. Je viens de marquer mon premier point. Ça sert à commencer à réfléchir. Dès qu'on commence à réfléchir, la réflexion s'applique à n'importe quoi, même aux discours des politiciens. Quand on se pose des questions, on ne croit pas ce qu'on dit, on croit ce qu'on peut vérifier." La religion du doute, la semence de l'imagination et de la débrouillardise, qui vous font éviter les sectes et renoncer aux monuments, Florent Veilleux souhaiterait les faire germer chez tous les contemporains.  

   "Les gens ne se servent plus de leur imaginaire. Ils sont noyés dans un flot d'information, sollicités de partout par la société de consommation et ils ne s'en aperçoivent même pas. C'est un véritable scandale. Noël, c'est une farce, on confond avec l'Halloween." Et il murmure ce qui pourrait faire une chanson: "Minuit, crétins, c'est l'heure des bébelles!" (air connu)

 Pourquoi réinventer l'inutile? "J'aime ce qui s'adresse à la sensibilité, aux sens. La colonne vertébrale de l'intelligence, c'est la sensibilité." Vit-on du métier d'inventeur? Pas vraiment, surtout quand on fait dans l'inutile, à moins d'un coup de chance. "L'inventeur veut devenir riche. Mon rêve, je le vis depuis 50 ans: faire ce qui me plaît. Et, si possible, aider les autres à être heureux, à rire d'un rire sain."

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2017  Florent Veilleux, Pataphysicien      * par Roy Hubler